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  La décroissance:
 

« La décroissance, une idée qui chemine sous la récession. » d’Éric Dupin est un article intéressant dans le Monde diplomatique d’août 2009. Il permet une appréciation claire et concise du cheminement et de la diversité de ce précepte politique et idéologique, accompagné d’un ton qui exprime fort bien les animations sous-jacentes. En plus, il est truffé d’indicateurs de la complexité sociétale, voire anthropologique, qui caractérise la volonté de décroître, tels « démarche de sobriété individuelle », « définition politique positive » ou « la décroissance toucherait d’abord les plus riches », relevant certainement quelques raisons profondes des atermoiements de son essor sociopolitique.

 

D’ailleurs, n’est-il pas étonnant que, dans cette « curiosité intellectuelle » de la mouvance qui « avant tout est aux prises avec de profondes divergences philosophiques », la décroissance soit avancée comme solution à un problème qui n’est pas compris dans sa configuration ontologique ? La croissance est-elle un phénomène qui a seulement surgi avec le capitalisme et le libéralisme ? Ne faudrait-il pas étendre cette curiosité à des domaines qui sont à la fois plus charnels et évolutionnaires ? Il y a, en effet, dans la vie organique une série de mécanismes essentiels pour le « bon » fonctionnement de l’être qui non seulement configurent la compulsion de la croissance tant que levier du bien-être, mais qui prennent source dans des réalités nettement plus originelles. Peut-on débattre de la (dé)croissance sans prendre en considération des mécanismes, tels le syndrome général d’adaptation, le conditionnement opérant, le système immunitaire originel, etc. ? Ces fonctionnements constituent pourtant l’essence de certaines turbulences de la société contemporaine dont le stress, le consumérisme et les pathologies allergiques et auto-immunitaires ne sont que des extériorités révélatrices d’un dénominateur commun : l’individualisation (et toute autre fragmentation sociétale). Malgré la spécificité anthropologique de celle-ci, ne serait-il pas utile d’observer en temps réel, notamment dans la société humaine, les phénomènes dans leur configuration évolutionnaire, indiquant que le développement humain, bien qu’il ait pris un envol particulier par l’apparition des capacités mentales, est le résultat d’une filiation nettement plus originelle ?

 

Ainsi, ne pourrait-on pas approcher la croissance notamment par une observation autrement approfondie de un de ses leviers les plus puissants : le capital ? Cette observation filiatoire nous apprendrait peut-être que la virtualité qui caractérise cette valeur est intrinsèquement liée aux événements (complexes) qui ont permis l’apparition des capacités mentales de l’espèce humaine, corroborés tout simplement par le fait qu’aucune autre espèce n’arbore une référenciation aussi factice que celle incarnée par le capital et par d’autres contingences propres à la société humaine (par exemple Internet). Rien d’étonnant d’ailleurs, de voir surgir dans la mouvance de la décroissance le questionnement sur la démocratie. Est-ce que celle-ci n’a pas été trop souvent le bras gauche d’un pragmatisme capitaliste, qui prône la liberté du choix au profit d’un épanchement mercantiliste de l’atomicité du marché, avec à la clef toutes les dépravations que nous connaissons ? Mais, une fois de plus, est-il suffisant de percevoir la démocratie (ainsi que le capitalisme) comme un choix idéologique fait à un moment précis de l’histoire de l’espèce ou faut-il enfin aller fouiller dans les tréfonds de la réalité humaine (même en temps réel) pour en découvrir les mécanismes d’origine plus ontologique ?

 

N’est-il pas étonnant que, jusque maintenant, exception faite de quelques élucubrations mysticistes obscures, on n’ait pas réellement observé le parallèle, voire l’entrelacement, qui existe entre les dégénérescences sociétales et le surgissement de dysfonctionnements organiques et psychosomatiques ? Et je ne pense pas ici aux burn out, dépressions, et autres évidences pathologiques d’origine sociétale, mais à des maladies qui hantent davantage l’espèce. Ainsi, le caractère auto-immunitaire de certaines pandémies, comme celle de l’encéphalite léthargique (1916-1927) et de la grippe espagnole (1918) n’a été mis en évidence que récemment, affections coïncidant avec des conflagrations sociétales importantes. Est-ce que l’autisme, l’ADHD, le stress oxydatif, les pathologies liées à la dégénérescence gériatrique, etc. sont simplement des dysfonctionnements psychophysiologiques qui nécessitent une attention ad hoc ou est-ce qu’il faut également les observer dans une optique d’élucidation de leur signification pour l’évolution de l’espèce ?

 

Impossible de ma part de débattre de la décroissance, sans faire référence à la société cubaine. En effet, Cuba est certainement un exemple d’une société développée qui d’une part est caractérisée par une structuration sociopolitique où la croissance est « contenancée » par des choix idéologiques précis, acquits au bout d’une révolution fondamentale. Cette « contenance » a eu un impact concret non seulement sur la transversalité du bien-être des insulaires, mais elle continue à exhorter la lutte pour une société plus égalitaire, en Amérique latine comme ailleurs. D’autre part, – et il me semble que cela ne soit pas suffisamment pris en considération –, la société cubaine a connu, au début des années 1990, la « période spéciale » due à l’effondrement de l’Union soviétique et ses alliés. Bien que forcée, il s’agissait d’une décroissance réelle autogérée par une société qui connaissait à ce moment-là un bon niveau de développement et non imposée par un ajustement structurel dicté par le FMI et la BM (qui aboutit souvent au dénuement, par exemple en Afrique). Malgré quelques problèmes de sécurité alimentaire, le résultat de cette double « contenance » est édifiant, Cuba n’est pas tombé dans l’abîme de la mégérance, même si les vagues d’émigration ne traduisent pas la transversalité du bien-être relatif que Cuba connaît. Pourtant, nonobstant toute cette consolidation et à l’écart de toute capacité d’intervention des politiques, la société cubaine manifeste d’une manière ou d’une autre les mêmes symptômes de dysfonctionnements sociopsychologiques que ceux des sociétés en incessante croissance, et je pense ici plus particulièrement à l’individualisation, qui prend parfois là aussi des formes extrêmes qui affectent manifestement cette transversalité du bien-être que la gestion communautaire est parvenue à installer. Ce qui pourrait faire subsumer que l’évolutionnisme humain, quel que soit le biais par lequel il se déploie, peut toujours aboutir au même résultat ; la décroissance n’est pas la garante du bonheur, ni peut-être la solution aux problèmes écologiques et climatiques que nous connaissons, et que Cuba connaît. Ceci corrobore le fait que l’hominidé, Homo habilis, peu importe où il a déambulé, a abouti au même Homo sapiens. Après tout, ce savoir ne devrait-il pas nous encourager à considérer les inégalités de la société comme des inepties de l’existence humaine ? Croissance et décroissance, ne prennent-elles pas forme que quand l’inégalité investit l’existence grâce aux valeurs que la raison a déterminées ? Ce qui permettrait effectivement de parler de « crise anthropologique », exprimée par M. Yves Cochet dans l’article précité.

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