Il est indéniable que notre manière de consommer a de l’influence sur la production agricole. Quand, pendant les trente glorieuses (les années 1950,1960 et 1970), la mondialisation naissante nous a permis de faire connaissance des aliments élevés ou produits dans des contrées éloignées, nous ne nous sommes pas rendus compte des conséquences économiques et écologiques que cela pouvait avoir. Alors qu’une critique sur la présence de fraises chiliennes sur nos gâteaux de Noël est couramment acceptée, personne n’éprouve le besoin de remettre en question la consommation de bananes caraïbes ou d’agrumes venant d’horizons encore plus lointains. Bien sûr, le commerce avec les « Indes » est une activité séculaire ; les épices qui agrémentaient les mets de Louis XIV ou la pitance des guildes au Moyen âge, venaient de continents dont l’Occident venait à peine de découvrir l’existence. Dans un climat tempéré, avec des hivers rudes et des automnes moroses, le curcuma des Comores ou la noix de muscat du Tamil Nadou amenaient du soleil dans les habitats sombres d’une Europe âpre à découvrir ses délices exotiques. D’ailleurs, ces négoces ont été à l’origine du développement de l’Europe et une grande partie de la richesse du vieux continent, pauvre en matières premières et en ressources énergétiques, vient d’outre mer. Alors que la colonisation a entériné la dominance de nos pays, les deux guerres mondiales ont désoeuvré cette confiance jusque là inébranlable. Le Moyen âge en mémoire, l’Europe se ressouvenait de sa fragilité en matière de sécurité alimentaire. Soudainement des pays comme l’Argentine étaient courtisés et les barrières douanières atténuées ; même Eva Perron était accueillie dans nos chancelleries à l’instar d’un chef d’État, du moment qu’elle convainquait son époux d’allouer une partie de l’exportation de céréales et de viande aux pays respectifs.
Mais, cette peur de la faim allait avoir un impact beaucoup plus important encore : six pays européens allaient adopter une politique agricole commune (PAC) qui devait chasser pour de bon cette hantise pour la disette ; entre-temps, 21 autres états ont rejoint cette initiative. La moitié du budget de la Communauté européenne a été attribuée à la stimulation de l’économie agricole. Pragmatisme et compétences aidant, des montagnes de tout genre en résultaient : beurre, poudre de lait, céréales, pommes, viandes, etc. pullulaient dans des entrepôts, réels ou imaginaires. L’intégration européenne, nous en connaissons les forces et les déboires. Puis, c’est la surenchère. L’Europe devient acteur principal de la dérégulation du commerce mondial ; la PAC doit s’aligner sur les doctrines établies par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). « Tout doit être disponible partout et tout le temps » : le vin argentin de Mendoza et le lait de la Nouvelle-zélande doivent faire concurrence à nos productions locales, « c’est comme ça que nous garantissons notre survie », prétendent les experts de la politique agricole … et surtout celle de nos comptes en banque accordent les multinationales.
Alors qu’avant la PAC, l’OMC et toute autre forme de dérégulation, nos schémas de consommation étaient déterminés par la production locale, aujourd’hui c’est la vénalité, le coût qui décide si un produit est consommé ou pas. Si le beurre irlandais est moins cher que celui produit dans une laiterie locale, c’est le premier qui doit avoir la chance face au deuxième ; c’est l’économique qui détermine. Ainsi, représentant une ONG, je me souviens avoir participé à un colloque qui préparait le sommet de 1996 de la FAO (organisation des Nations Unies pour l’agriculture et l’alimentation) concernant la sécurité alimentaire, notamment dans les pays pauvres. Certains préconisaient qu’il était plus important de garantir la position économique des pays précarisés plutôt que de les astreindre à maintenir, voire promouvoir leurs productions vivrières : donnez aux familles les moyens d’acheter leurs aliments plutôt que de les produire eux-mêmes ; en d’autres mots, laissez les travailler pour l’économie (libérale et mondialisante), plutôt que d’entretenir leurs champs. Nous connaissons le résultat : depuis les années 1990, la pauvreté dans les pays du Sud n’a fait qu’augmenter et la faim y est une réalité plus que jamais. Mais, est-ce que cela ne risque pas de nous arriver aussi ? Est-ce que la disparition de l’agriculture familiale au profit de méga-exploitations, gérées par des actionnaires ou holding tout genre, ne risque pas de mettre en péril la sécurité alimentaire de nos régions ? Qu’adviendra-t-il quand les capitaux engagés dans de telle démarche se seront évanouis ou seront alloués à d’autres activités économiques plus rentables ou à des types de productions inacceptables, voire malsaines (OGM, produits phytos, etc.) ? Sans oublier qu’entre-temps les voiliers de la Compagnie de l’Inde de l’Est sont remplacés par des embarcations gigantesques, porteuses de containeurs ou de vracs tout style. Le saumon de l’Île de Chiloé, se trouve « frais » sur nos assiettes le lendemain de sa pêche (dans des mares bourrées d’antibiotiques) grâce au Boeing 747, atterrissant dans nos aéroports de « proximité ». Le coût du saumon ne représente pas la charge écologique que sa mise à disposition implique. Pourtant, ce n’est pas partout ainsi !
En août dernier, j’ai pu travailler dans une rizière dans la province de Pinar del Río, à l’extrême Ouest de Cuba. D’abord chez un ami, père de famille, qui semait quelques 5 cordeles (plus ou moins 3.000 m2) de riz pour lui et son nucleo familial (la famille élargie, c’est-à-dire parents, 2 frères, grand-mère, oncle). Contrairement à ce que je croyais, la plantation de riz n’est pas très dure. Bien sûr, exposé au soleil caraïbe et les pieds dans l’eau, on est courbé vers la glèbe en longueur de journée, mais ce n’est pas éreintant. Par des gestes réguliers, à une distance de 20 cm chacune, les plants de riz sont enfoncés dans la boue tiède, remuée à plusieurs reprises à l’aide d’une herse tirée par une paire de bœufs. Ensuite, j’ai été mobilisé par la coopérative de tabac pour les aider dans leur champ communautaire. Là, nous étions une vingtaine à planter. Ainsi, d’heure en heure, on voyait les parcelles se couvrir de ce vert doux typiques des cartes postales, nous arrivant parfois d’une Asie, grande productrice de cette céréale, source de vie. Mais, le soleil ça donne soif : de l’eau, non ! on en est imprégnée tout le temps ; du rhum alors, juste une goutte, question de maintenir la vigueur face à l’ardeur céleste. Mais cela donne faim : à midi, une bonne assiette de riz agrémenté de chicharrones (croûtons, résidus de la cuisson du saindoux) et de boniato (pomme de terre douce) nous requinque suffisamment.
Dans un peu plus de trois mois, le riz sera bon à être récolté, avec une faucille, puis battu à la main ou avec un moulin. Après quelques semaines de repos, la même parcelle sera déjà destinée à recevoir les semences d’haricots qui serviront soit à la famille de mon copain, soit comme encouragement du travail communautaire de la coopérative. Produits localement, sans produits phytos, peu d’engrais, consommés sur place, el arroz con fréjoles, le riz avec des haricots, est le plat principal du régime alimentaire cubain, bien sûr complémenté régulièrement par de la viande de porc et des légumes de saison. Les fruits abondent à Cuba ! Alors que cette île des Caraïbes, au vu d’un blocus américain interminable, doit se battre pour maintenir la sécurité alimentaire de ses citoyens, la gestion communautaire est parvenue à garantir une espérance de vie supérieure à celle des États-unis. Pas de disette et de famines conjoncturelles ou structurelles comme chez ses voisins directes (Haïti, République dominicaine, Guatemala). Capables de gérer des catastrophes climatiques, tels les cyclones, et d’en compenser les effets néfastes, les paysans cubains son prêts à maintenir leur combat face à l’affolement de la dérégulation du commerce qui gère la sécurité alimentaire. Pas de crédit, pas de stress, pas d’abus, le Cubain parvient à vivre avec moins de 2 Euros par jour, mais dans l’allégresse, même s’il se souhaiterait parfois une montagne de pommes du Chili pour changer sa monotonie alimentaire. C’est alors, assis au bord d’une rizière, avec une poignée de copains, les pieds dans l’eau, que surgissent des questions de savoir que pouvons nous apprendre de nos amis cubains, quelle révolution peut encore sauver l’agriculture en Europe, comment consommer judicieusement. Les réponses ? Seraient-elles vraiment si éloignées que ça ?