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  Chapitre en ligne: récit:
 

On a vite compris que Raulito est un blagueur invétéré ; noyé dans les feuilles de pétun ou un brancard archi-lourd sur les bras, il n’arrête pas de raconter des blagues. Il doit avoir eu une affaire avec une Brésilienne dans une vie antérieure car il ne cesse d’en rappeler des épisodes savoureux. Il insiste pour que je lui en ramène une autre la prochaine fois, persuadé qu’il est que la Belgique se situe quelque part entre l’Équateur et le Brésil. Il parvient même à faire rire Reinel, qui de temps à autre, me fait signe que son arrière-petit-neveu est un peu tonto (fou). Alors, quand Raulito le voit faire ces gestes, il reprend ses clowneries, se met à danser comme un chamane, brandissant des feuilles de tabac avec lesquelles il encense le chef en bafouillant des formules secrètes afin de chasser les démons qui possèderaient son proche ; pour terminer, soudainement sérieux, par « es veintiuno cinco » (c'est vingt-et-un dollar et cinq cent) comme honoraires pour son intervention savante. Quand les femmes voient le spectacle, elles s’esclaffent à qui mieux mieux, laissent tomber tout ce qu’elles ont dans les mains pour s’appuyer sur les mesas (tables) et contempler la scène, jusqu’au moment où celle de Viviane s’affaisse dans un dernier hurlement de l’ensarteuse (travailleuse), criant au secours. C’est l’occasion pour Raulito de cesser son vacarme et de faire valoir tout son charme, celui qu’il a dû mettre en œuvre lors de ses amourettes brésiliennes. C’est la totale. Maribel émet des rires confinant aux ultrasons ; la casa de tabaco (grane) chancelle et señor Laso, qui vient juste prendre son petit cachet quotidien, reste là tout ébahi à la vue du spectacle : en criaillant, Viviane gigote dans les bras du farceur, qui, lui, entonne des alléluias comme s’il était aux portes du paradis. Il n’y a plus rien qui fonctionne ; la Pradera est au bord de l’abîme ; c’est le max. Yunio et Noelvi, malades de rire, sont montés sur les charpentes pour savourer le spectacle du haut de leur perchoir ; Alayi est couché par terre et se tord de rire. Quant à Reinel, il est sorti se « doucher » la tête au robinet d’irrigation ; c’est le seul moyen de sortir de l’impasse. Seul, señor Laso reste serein, mais avec des « hé hé hé », il approuve l’allégresse de cette jeunesse ouvrière. Ça dure encore un bon moment avant que les esprits ne se calment ; et quand enfin Radio Reloj (Radio Montre) annonce 11h, les avaries sont évaluées et les dégâts réparés. On fait une demi-heure de « sup » pour rattraper le retard ; puis, tous épuisés, plus par les rires que par le travail, nous nous dirigeons ensemble vers nos demeures respectives.

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