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Les Gauches en Amérique latine : Socialisme et Instrumentalisation.
(Article apparu dans « La Casa », revue de la Maison d’Amérique latine à Bruxelles)

Intéressé par la neurologie et l’anthropologie, Ludo Pinckers , utilise les concepts de réciprocité originelle et de conditionnement instrumental pour analyser les difficultés du socialisme à s’imposer. Il relève la question de l’originalité des régimes socialistes en Amérique latine, continent qu’il arpente depuis plus de 25 ans, et de leur viabilité face au déferlement néo-libéral.

Dans le questionnement de savoir quelles sont les chances des gauches en Amérique latine d’aboutir à une société humaine égalitaire durable et si elles peuvent servir d’exemple dans la recherche de solutions face à l’implosion du système capitaliste, il peut être utile d’articuler l’observation au tour de 2 éléments d’ordre anthropologique.

Le premier est de mettre en évidence la différence qui existe entre une idéologie conceptuelle et la réciprocité originelle, c’est-à-dire la réciprocité qui a permis jadis que la grégarité devienne une forme viable du vivre-ensemble de l’espèce. Dans l’observation de nos sociétés « individualisantes », cette différenciation peut avoir de l’intérêt. Le deuxième est de vérifier comment le conditionnement instrumental a été un levier important dans les déboires du socialisme partisan, comme par exemple dans les pays occidentaux. Il s’agit d’une sorte de réflexe neurologique qui configure considérablement toute forme de comportement et qui explique en partie comment les premiers artéfacts de l’homme préhistorique ont pu aboutir à la technologie contemporaine et au développement hégémonique.

L’idéologie socialiste est née des doctrines animées par des sentiments humanitaires, suite à une analyse critique des mécanismes économiques et politiques ; c’était au début du XIXe siècle. Dans cette démarche, l’acteur pensant, idéologue socialiste, est entré dans une dialectique avec l’acteur agissant, industriel et politique. Cette logique raisonnée était basée sur le phénomène de tension-opposition et action-réaction, c’est-à-dire que le sentiment humanitaire qui alimente la conceptualisation idéologique, a principalement surgi face à l’injustice qu’impliquaient les agissements des protagonistes libéraux.

Le socialisme, une idéologie réactionnelle.

Ainsi, le mal-être qui résultait du procédé libéral, a constitué la base de la réflexion sur le bien-être social. La satisfaction existentielle que le socialisme cherche à établir est principalement configurée par des processus capitalistes. La suppression du travail des enfants, la journée de 8 heures, les congés payés, la protection contre les licenciements sauvages, etc. sont des réalisations « socialistes » qui n’ont vu le jour que suite aux abus du libéralisme. Le socialisme est une idéologie réactionnelle face au déferlement productiviste, aboutissant au fait qu’après deux siècles de lutte, le capital soit devenu le seul levier  de modulation des divergences entre les deux idéologies oppositionnelles.
Mais cette fixation sur le mal-être provoqué par le libéralisme a empêché la perception d’un bien-être nettement plus originel que celui qui était modulé uniquement par le capital. Au lieu d’entrer ici dans des considérations sur ce bien-être originel lui-même (absence de stress, non-productivité, sérénité familiale, solidarité du quotidien, etc.), nous voulons mettre l’accent sur la perception qui doit permettre l’émergence d’actions « autrement socialisantes », c.à.d. la réciprocité originelle.

Cette « réciprocité du bien-être » qui se ressource dans la grégarité originelle de l’espèce est basée sur un phénomène neurologique : il s’agit de « la simulation intégrée »  où la perception du bien-être de l’autre surgit suite à une simulation intérieure, aboutissant au fait que l’observateur utilise « ses propres ressources pour pénétrer de façon expérientielle le monde des autres ». Il s’agit d’un mécanisme fonctionnel qui génère un contenu représentationnel du bien de l’autre comme résultat d’actions, émotions et sensations que l’on peut accomplir en attribuant à celui-là (l’autre) les résultats de cette représentation. La réciprocité originelle est la capacité que l’être humain a non seulement d’identifier le bien de l’autre, mais également de le transformer en une action pour l’autre. Par rapport à une conception idéologique réactionnelle pour gérer la société humaine (la gauche partisane), la réciprocité originelle permet une action plus appropriée, puisque à la fois représentationnelle de l’autre et exécutive en sa faveur.

 


Deux trajectoires, la Bolivie et le Venezuela.

Dans nos préoccupations initiales de longévité et d’exemplarité des gauches en Amérique latine, cette différenciation entre idéologie et réciprocité importe. En Bolivie, le rôle politique accordé aux aspects culturels et indigénistes est le résultat d’une toute autre configuration de lutte sociale menée par le parti présidentiel d’Evo Morales, le MAS (Movimiento al Socialismo), puisqu’elle n’a pas été uniquement modulée par une dialectique idéologique, alors qu’au Venezuela, le bolivarisme est nettement plus conditionné par la capitalisation du bien-être, exhortée par les politiques ultra-libérales antérieures. En effet, déjà Simon Bolivar, dans son combat d’indépendance, était forcé à réagir face à la métropole, alors que le socialisme bolivarien de Hugo Chavez est souvent contraint à défaire la dominance néo-libérale, impérialiste ou endogène. Mais, les raisons pour lesquelles la réciprocité originelle est évincée par une idéologie raisonnée se trouvent dans les tréfonds du fonctionnement humain, où le virtuel écarte souvent l’authentique, donnant à l’être humain de faux instruments (le capital) pour réaliser son bonheur.

Le conditionnement instrumental.

Ceci nous amène au deuxième phénomène qui joue un rôle prépondérant dans l’aboutissement socialiste : le conditionnement instrumental. Dans toute existence biologique, il existe un mécanisme lourd où « la réponse due à la recherche d'une récompense (ou la suppression d'une punition) est l'instrument par lequel s'effectue le renforcement »  de la recherche. En effet, quand, suite à un tâtonnement expérientiel (trial and error), un individu actionne un levier et que cette action lui procure une satisfaction (ou une sanction), il va non seulement répéter cette action, il acquiert en même temps la capacité de la moduler au profit d’un renforcement du processus : c’est la configuration de l’instrumentalisation. Il s’agit de un des 7 piliers majeurs  qui déterminent le comportement humain (par exemple le consumérisme).

Dans toute action communautaire, l’individu doit être aussi bénéficiaire de la récompense, sinon l’action perd son renforcement. Ainsi, il importe d’être conscient que, même dans un volontarisme social, une instrumentalisation peut surgir à un moment donné comme protagoniste d’une dissidence identitaire, c’est-à-dire la récompense communautaire peut être subordonnée à la récompense individuelle. Ainsi, l’acteur de la gauche peut se servir de l’action sociale au profit d’une affirmation de son identité, de son individualité ou de son ego. Les exemples sont légion et n’incombent pas uniquement aux dirigeants de l’action politique, mais également aux bénéficiaires eux-mêmes, qui sont appelés à participer activement à la lutte sociale.

Cette caractéristique du comportement humain est aussi perceptible en Amérique latine au travers de la prédilection pour le caudillisme et la forte personnification de la lutte sociale, mais également dans la finalité consumériste de l’action communautaire. Le conditionnement instrumental est un levier essentiel dans cette évolution et nous pouvons constater combien il est entrelacé avec nos observations sur la réciprocité. Ainsi, la configuration de la révolution cubaine par cette réciprocité qui est plutôt configurée par la recherche d’une « représentation de l’autre » dans l’action révolutionnaire , a été un élément décisif dans la longévité de la résistance politique et populaire (les CDR), par exemple face aux agissements des États-unis.

Par contre, la forte imbrication des préceptes capitalistes, tels le productivisme et le consumérisme, a empêché à nombre d’idéologistes de gauche en Amérique latine d’éviter une instrumentalisation, qu’elle ait été au profit de l’individu ou au profit de réalisations géopolitiques. Les évènements qui ont caractérisé la première décennie du troisième millénaire démontrent que la conception de l’action sociale, qu’elle soit rationnelle, empirique ou idéologique, voire arbitraire, ne suffit pas pour corriger les déboires de la société humaine. Dans les brèves observations ci-dessus, nous avons voulu pointer quelques mécanismes profonds de l’existence humaine qui participent à certaines dérives du genre et qui échappent à la raison. Pour éveiller une conscience apte à résoudre les problématiques sociétales ou écologiques, leur compréhension peut se révéler être d’une certaine importance.


 

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